2015 : 30 ans à Paris

En collaboration avec le Centre Culturel Suisse et Mathieu Bertholet

Depuis 1985, le Centre culturel suisse de Paris a pour vocation de faire connaître en France une création contemporaine helvétique ouverte sur le monde. Ce livre met en lumière l’histoire du CCS grâce à des témoignages, à une chronologie richement illustrée et à des portraits inédits en textes et en images de John Armleder, Alexandra Bachzetsis, Marc Bauer, Nicolas Bouvier, René Burri, Miriam Cahn, Les Frères Chapuisat, Jean-Quentin Châtelain, Silvie Defraoui, Yan Duyvendak, Peter Fischli & David Weiss, Robert Frank, Massimo Furlan, Oscar Gómez Mata, Thomas Hirschhorn, Daniel Humair, Fredi M. Murer, Christoph Marthaler, Ursula Meier, Olivier Mosset, Paul Nizon, Meret Oppenheim, Dorian Rossel, Julian Sartorius, Daniel Schmid, Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger, Erika Stucky, Perrine Valli, Cindy Van Acker, The Young Gods, 30 artistes qui, parmi mille autres, ont écrit les 30 ans du Centre culturel suisse.

(Texte : Centre Culturel Suisse)

Extrait

Comme un oiseau.
Je n’ai pas tout vu. Je me souviens de ce que je vois. Je ne sais pas tout dire. Je sais dire ce que je vois.

Je l’ai connue comme un oiseau.
Comme un oiseau, apeuré. Petit. Fragile.
Mais pas dans la peur. Comme dans la peur.
Ce n’est jamais de la peur.
C’est,
un peu derrière, juste en peu en retrait. À quelques pas des autres.
Dans un silence, dans la distance.
Je l’ai connue au milieu des danseuses, silencieuses et concentrées, tendues et tenues, dans le cercle des bras et des jambes mouvants autour de Cindy Van Acker. Une ombre, un double, une projection.
Comme une interprète docile, rigoureuse, tendue, avec des lignes, des directions dans le corps, traversée d’exigences.
Docile, double, copie, ombre, mais jamais servile. On n’est jamais servile, ni juste docile, ni juste une ombre quand on est dans le cercle de Cindy. Un corps qui obéit ne sait pas suffire.
Je l’ai connue appuyée sur le sol, comme dans la peur, les mains tendues, silencieuse. Belle et tendue.

Et je l’ai vue, je ne sais pas tout dire, mais je peux décrire ce que j’ai vu, je l’ai vue comme une chorégraphe qui montre, qui pointe, qui dit, qui ouvre la bouche à travers des corps.
Comme un dos. Des mains. Des bras nus. Des fibres. Des directions, des flèches dans les bras.
Rarement des jambes, des pieds, des bassins.
Comme des bras, des mains, qui touchent, qui pointent, qui montrent, qui scandent l’espace, qui montent, qui accélèrent, en rythme, plus vite, ensemble, contre, sur une table, un plateau, dans un noir, entre des lignes blanches de papiers, des bandes de gazon, des raies de lumière, des bras qui tracent l’espace.
Des bras qui se croisent. Un bras d’homme, un bras de femme. Son bras, et celui de son double. Un bas d’homme sous un bras de femme, derrière, devant, dessus. Deux bras pour montrer le même geste, le même mouvement différent. Deux corps autres dans la même tension.

Je le la vois comme dans un univers ouaté et précieux, poétique et contemplatif, qu’il faut protéger, comme une espèce en voie de disparition.
Comme un oiseau fragile qu’on protègerait, parce qu’on croit que les oiseaux c’est fragile.
Un oiseau trompeur, comme tous les oiseaux.
Trompeur, parce qu’il n’a jamais besoin de protection, juste de nos regards.
Qu’une si petite chose, qu’une figure si légère, qu’un corps si tendre si souple, si tendu, qu’une si petite chose tienne (contienne, soutienne) tant de choses…
Les forces qui tiennent dans un si petit oiseau, dans un corps si souple si fragile.
Ce que soutienne les bras d’un homme quand ils portent son corps fibreux vers la lumière.
Ce que contiennent des bras, des mains, des yeux, tendus vers la salle depuis le noir du plateau.

Et elle, au milieu, une femme au centre, au milieu, un oiseau sous les regards.
Elle au milieu, sous les regards.

Je n’ai pas tout vu, je ne sais pas tout dire. Je sais dire ce que j’ai vu.
Souvent, dans la langue des corps de Perrine, se dépose un corps sous les regards, qui attend, qui attend, qui attend qu’on le touche, qu’on l’approche.
Un corps seul, un corps de femme.
Comme une fine couche de glace.
Comme un fil tendu.
Comme une ligne.
Comme une ligne tendue sur des courbes, des courbes sèches, nerveuses, des courbes tendues de fils, les courbes tendues d’une fille.
Comme si des lignes pouvaient couper un corps. Couper des corps. Partager des espaces. Tracer des limites.
Comme si elle aimait les lignes. Comme si ces lignes montraient ce qu’on ne saurait plus voir dans l’espace du dehors. Un corps, des bras tendus qui montrent les limites, les frontières, les ruptures entre les corps. Entre elle et nous. Entre elles et nous.
Comme un corps de femme seul sous la lumière.
Comme un corps de femme seule sous les lumières orange des rues, le long des lignes blanches des rues.
Comme un corps sous la lumière, comme des volumes sous la lumière, comme la danse des volumes sous la lumière.
Une femme toujours seule sous, dans la lumière.

Je n’ai pas tout vu, je ne sais pas tout dire. Je dis ce que je vois.
Toujours seule à attendre. Attendre les regards. Attendre les sens qu’on donnera à ses gestes, les désirs qu’on mettra dans ses courbes.
Et la femme sous la lumière sous les regards surprend ces désirs, d’un regard jeté vers le public, d’une main tendue qui tourne et se retourne, qui adresse et ramène l’attention. Elle pointe ce désir coupable de nos regards sur un corps de femme seule sous la lumière.
Désir coupable, désir tordu, désir tendu, désir défini d’avance par les courbes de son corps.
Désirs tenus entre des lignes blanches, prévisibles, attendus.
Elle nous surprend à regarder, elle soulève la question de nos regards.
Attendre l’autre. Pointer du doigt son absence. Dessiner le creux de son corps absent dans le tapis de danse, dans la lumière.
Attendre l’autre. Celui qui n’est pas là.
Quand on regarde une femme nue, qu’est-ce que je vois ?
Ce vide, l’espace de ses bras, l’espace de ses jambes, le creux entre ses seins, ce vide, cet appel ? Cet appel qu’on croit entendre, qu’on veut entendre. Quand on regarde une femme nue, on pointe du regard ce vide, ce trou, cette absence qui appelle.
Elle surprend ce regard. Comme une fille qui donne son corps.
Comme une fille qui enlève sa robe.
Comme un arbre qui cache la forêt.
Comme.
Comme…
                                               Ce corps est corps. Qui n’appelle rien, qui n’a pas de vide à remplir, qui n’a pas de creux, qui n’a pas d’absence. Ce corps est plein, tendu, dur, solide, ces volumes jouent sous la lumière.
Ce corps est un corps. Un corps qui peut se donner, qui s’offre aux regards, qui se tend vers la salle.
Ce corps n’est pas fragile. Ce corps sait jouer la fragilité. Il sait faire l’oiseau apeuré. Il sait faire la fille seule. Il sait faire semblant.
Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt, je ne vois pas l’oiseau dans les branches, mais je vois cette femme au croisement de tous les regards.
Sous les regards un oiseau.
Au croisement de la peinture, de la danse, du corps, de la femme.
Dans les nœuds de toutes les chaînes.
Un oiseau ne voit pas les barreaux de sa cage.
Une femme ne connaît pas ses chaînes.
Ne voit pas toutes ses chaînes, tant qu’elle ne tire pas dessus.
Perrine tire sur les chaines, elle pousse à tous les barreaux, elle fait bruisser les maillons, elle ne laisse pas tranquille. Inlassablement, elle tire, elle éprouve la force de ses entraves, elle tire ses chaînes, pousse aux barreaux.
Comme un dérangement. Un trouble dans ce qui devrait être. Une déception, un déçu en bien : elle n’est pas juste jolie, jolie et gentille et fragile. Elle déplace, elle dérange les lignes des désirs, elle dérange, elle gratte, elle pousse, elle heurte, elle met un doigt sur les flèches entre les corps. Elle change les directions. Elle brise les lignes.

Comme on tourne autour d’une question.
Comme Perrine tourne autour.
Comme elle semble toujours me montrer ce même point.
Un point marqué, inscrit, gravé dans son corps qui n’est pas le mien.
Un point. Non. Une ligne. Une ligne entre deux points. Entre deux corps.
Entre son corps à elle, et le corps de tous les hommes.
Entre tous les corps de femmes et tous les corps des hommes.
Une ligne tendue. Une flèche. Une direction. Un ordre. Une obéissance. Une soumission. Une soumission du regard, aux regards.
Une obligation à regarder. Un désir de voir. Un désir de voir le désir tendu entre deux corps.
Un corps qui pointe cette flèche entre deux corps. Cette direction.
Dans quelle direction ?
Quand elle est là, quand elle est posée sous la lumière, quand on l’a pour soi, à soi, quand on croit l’avoir à soi, qu’est-ce qu’elle donne, qu’est-ce qu’elle offre, qu’est-ce qu’elle garde, qu’est-ce qu’elle prend, qu’est-ce qu’on comprend de ce qu’elle donne.
Cette femme qui est là pointe une femme qui n’est pas là. Une femme qui est là assise dans le noir, toutes les femmes assises dans le noir.
Parce qu’elle donne, parce qu’elle montre, parce qu’elle pointe.
Parce qu’elle me prend plus qu’elle ne donne.
Elle pointe. Elle montre.
Elle tend la flèche.
Elle prend des choses qui pèsent que je ne saurais enlever seul.

Tout ce qui pèse doit s'alléger, tout corps devenir danseur, tout esprit oiseau. Nietzsche.

(Texte: Mathieu Bertholet)